La revue didactique en médecine gériatrique

Attractivité des métiers du grand âge : le rapport de Myriam El Khomri pour le Ministère de la Santé

« Le sens de notre vie est en question dans l’avenir qui nous attend ; nous ne savons pas qui nous sommes, si nous ignorons qui nous serons : ce vieil homme, cette vieille femme, reconnaissons-nous en eux. Il le faut si nous voulons assumer dans sa totalité notre condition humaine. Du coup, nous n’accepterons plus avec indifférence le malheur du dernier âge, nous nous sentirons concernés : nous le sommes. »
Simone de Beauvoir, « La Vieillesse ».

Rapport de Myriam El Khomri remis à l’ancienne ministre des Solidarités et de la Santé, Agnès Buzyn, « Plan de mobilisation nationale en faveur de l’attractivité des métiers du grand âge », octobre 2019.

 

Lors de la première journée des JASFGG 2019, Myriam El Khomri, ancienne ministre du Travail, de la Formation professionnelle et du Dialogue social, a présenté son rapport « Rendre plus attractifs les métiers du grand âge ». Remis le 29 octobre 2019 à la ministre des Solidarités et de la Santé alors en fonction, Agnès Buzyn, ce rapport fait état de la baisse d’attractivité des métiers du grand âge et propose un plan d’action en plusieurs axes.

 

 

Bien que le rapport se centre sur les aides-soignant(e)s et accompagnant(e)s à domicile, la situation qu’il dépeint est représentative de la crise de tout un secteur et des professions associées. De part la diversité des métiers, l’interconnectivité des spécialités et l’organisation structurelle autour de la prise en charge des personnes âgées, il semble qu’un chantier de grande ampleur se profile. Myriam El Khomri compte notamment sur les médecins pour être acteurs du changement dans leur pratique. « Je peux dire que je crois en l’engagement sincère de la ministre de faire de cette loi une vraie loi de mobilisation de la société. Maintenant c’est à vous tous de jouer et de maintenir cette pression à tous les niveaux. Il vous faut soutenir ce rapport dans vos activités quotidiennes en réhumanisant les métiers et continuer à le défendre notamment dans le cadre des arbitrages budgétaires. »

Son rapport s’articule autour de cinq axes :
• Conditions d’emploi et de rémunération
• Réduction de la sinistralité et amélioration de la qualité de vie au travail (QVT)
• Modernisation des formations et image des métiers
• Innovation
• Mobilisation et coordination des acteurs et des financements au niveau national et dans les territoires.

Contexte

Le secteur des métiers du grand âge souffre d’une réelle désertification de la profession alors que les besoins croissent d’année en année. D’une part, la réalité du vieillissement de la population qui voit passer le nombre de personnes en perte d’autonomie (bénéficiant de l’APA) de 1,387 million en 2020 à 1,479 million en 2025. Et d’autre part, l’incapacité à répondre correctement aux besoins, faute de personnel. En effet, le rapport estime qu’il faudrait 93 000 postes supplémentaires d’ici à 2024, effectifs qui viendraient s’ajouter aux actuels sous-effectifs des métiers du grand âge (p.11). Pourtant l’attractivité de ce secteur est très dégradée et particulièrement sur les postes clés d’aides-soignant(e)s et d’accompagnant(e)s éducatifs et sociaux. En 6 ans, on a observé une baisse de 25 % des candidatures aux concours d’accès à ces deux formations (p. 11). Ce manque d’attractivité serait une cause majeure de la désertification et s’explique aussi par la très basse rémunération du secteur avec un démarrage au Smic, voire en dessous, ainsi qu’une progression salariale très faible. Les statistiques montrent que parmi les intervenant(e)s à domicile, 17,5 % des ménages sont considérés comme pauvres (contre 6,5 % en moyenne pour l’ensemble des salariés) (p. 11).
Cette tension entre l’offre et la demande pèse également sur les médecins, coordonnateurs et gériatres, qui sont les plus présents auprès des personnes âgées et qui souffrent aussi du manque d’attractivité de leur profession. «  Dix pour cent des Ehpad ont un poste de médecin coordonnateur non pourvu depuis plus de 6 mois ». La gériatrie est, quant à elle, une spécialité délaissée par les étudiants de 3e cycle d’études de médecine avec « 18 % des 200 postes offerts au choix qui n’ont pas été pourvus pour 2018-19 » (p. 30). Ce manque d’effectifs, accentué par la déconsidération du secteur grand âge associé bien trop souvent à une inutilité sociale et économique, ne nuit pas qu’aux patients, mais également à la qualité de vie au travail des soignant(e)s. En effet, le sous-effectif oblige les personnels de soin à jongler entre trop de patient(e)s, représentant une charge mentale et physique qui entraîne un nombre d’accidents de travail et de maladies professionnelles trois fois supérieur à la moyenne nationale (p. 11). On observe également un manque total de coordination entre les organisations géographiques et professionnelles. Ceci entrave fortement les réformes ainsi que les mesures dispersées et incomplètes du gouvernement.

Mesures principales

Face aux difficultés croissantes que rencontrent les professionnels de l’autonomie et du grand âge à l’aube d’un boom démographique des seniors, il est plus qu’urgent de mener à bien une vaste réforme structurelle pour « une politique sociale durable. »

 

AXE 1

• Ouvrir 18 500 postes supplémentaires par an d’ici à 2024.
• Remettre à niveau au 1er janvier 2021 les rémunérations inférieures au Smic dans les grilles de conventions collectives à domicile.
• Négocier une offre nationale compétitive pour équiper les accompagnants à domicile de véhicules propres.

 

AXE 2

• Mise en place d’un programme national de lutte contre la sinistralité.
• Quatre heures de temps collectif entre professionnels d’équipe à domicile et en Ehpad par mois.

 

AXE 3

• Supprimer le concours d’aides soignant(e)s pour la formation initiale et l’apprentissage.
• Réduire le nombre de diplômes pour uniformiser les études.
• Favoriser l’alternance.
• Favoriser la validation des acquis de l’expérience.
•Assurer une formation en gérontologie pour les aides-soignant(e)s.
• Campagne nationale de communication.

 

Le secteur de l’accompagnement du grand âge n’est pas spontanément perçu comme un lieu d’innovation.

AXE 4

• Démarches innovantes dans le champ de l’organisation du travail et de la formation
• Innovations technologiques et numériques dans les établissements
• Reconnaître l’intérêt de la pratique avancée en gérontologie et soutenir son développement.
• Reconnaître l’expertise des infirmier(e)s.
• Intégrer un stage en gériatrie dans les études de médecine au cours du 2e cycle.

 

AXE 5

• Élargir les champs de compétences pour décloisonner ces professions.
• Ne plus avoir à passer systématiquement par la délégation du médecin.
• Miser sur la coordination des acteurs.
• Guichet unique de coordination et d’orientation.

Conclusion

Une population qui vieillit et un secteur laissé à l’abandon, voilà le chantier auquel s’est attaqué Myriam El Khomri dans son rapport sur l’attractivité des métiers du grand âge. Cette tension n’est pas sans conséquence pour les médecins et les aides-soignant(e)s qui couvrent à eux seul(e)s les besoins en soins actuels. Pour tenter de redonner un coup de jeune aux métiers du grand âge tout en réorganisant le système, le rapport propose donc de nombreuses mesures réparties en cinq thématiques.