La revue didactique en médecine gériatrique

Épisode 1 – L’empathie dans les soins  : en médecine, pas d’émotion

Plus les crises durent, plus l’humain évolue. De longue date, la médecine (et par extension le soin) cherche sa nature entre l’art et la science. Cette dualité est mise en lumière dans le film Johnny s’en va-t-en guerre (Dalton Trumbo, 1971). L’auteur fait dire au Colonel Tillery, chirurgien en chef des armées : « Il n’y a aucune justification pour que son existence continue, à moins que nous n’apprenions de lui comment aider les autres ». Il ajoute ensuite ces ordres : « le personnel soignant se souviendra que de bons soins médicaux interdisent toute implication émotionnelle avec le patient » [1]. La crise liée à la Covid-19 a exacerbé cette dualité avec, d’un côté, les études thérapeutiques et, de l’autre, l’âpre réalité de la prise en charge de la maladie. Au stade modéré comme sévère, les soignants se confrontent à leur impuissance et à l’inconnu. 

D’aucuns leur recommandent de « garder la tête froide ». D’où vient cette injonction, si ce n’est de l’opposition entre le cognitif et l’émotionnel ? Chasser les affects pour réfléchir sainement. L’humanité à l’aube des temps interroge cette dualité dans le rapport qu’elle entretient avec le Divin (ou le Cosmos). La pureté, l’immortalité et la clairvoyance de l’Esprit s’opposent à la décrépitude du corps et l’instabilité des sentiments. René Descartes pousse, lui, la réflexion jusqu’à promouvoir un Être rationnel non émotionnel. Des années plus tard, grâce aux observations médicales de personnes cérébro-lésées, Antonio Damasio réunifie l’émotion et le rationnel [2]. Il rappelle que le cerveau qui pense est aussi celui qui éprouve. Ainsi, même les décisions les plus objectives découlent d’un état psychoaffectif. Pourtant, dans cette ordonnance de « glaçage amygdalien  » (L’amygdale est une structure du cerveau profond impliquée dans la génèse des états émotionnels.), l’esprit médical refuse l’émotionnel. 

Dès lors, qu’advient-il de l’humain qui soigne ? Peut-il réellement s’absoudre de ses émotions  ? 

 

À court de souffle

Service de réanimation, dans un centre de soins à Walla Walla (États-Unis). L’établissement est entouré de réserves indiennes. Mr C., un Amérindien, est intubé en raison de l’aggravation de sa Covid-19. Sarah, médecin, assure son suivi et accompagne sa grande famille par visioconférence. Si les débuts de la pandémie de Covid-19 l’avaient plongée dans l’anxiété et l’appréhension, les vagues successives ont transformé en routine l’impensable, permettant une mise à distance des émotions. « Je me suis installée dans de nouvelles habitudes qui ont aidé à atténuer mon anxiété », même si « certains [patients se] sont cimentés dans ma mémoire », écrit-elle. Alors que les soins de Mr  C. s’orientent vers une fin de vie digne, la tension émotionnelle que ressent Sarah est à son comble. La famille est informée du pronostic et comme chacun peut l’imaginer, cela est “un choc” pour eux. Avait-elle nourri de trop grands espoirs durant les échanges successifs sur l’évolution de la maladie ? Elle doute, et dans une intense sensation de malaise, elle raccroche d’une visio en proie à un « tourbillon d’émotions » et de culpabilité : « je m’inquiétais du fait que la famille de Mr C. pensait que nous abandonnions prématurément ». 

Au décours de la conversation suivante, elle prévoit de discuter de l’arrêt de la ventilation mécanique. Sarah s’imagine embourbée dans « un barrage de questions ». Finalement, elle entend : « Nous voulons l’aider à avoir une bonne mort. Nous convenons qu’il est temps. » Le choc pour elle est immédiat et brutal. Il prend une telle ampleur qu’elle reste quasiment sidérée à se tordre les mains comme pour demeurer consciente. C’est alors que chacun des membres de la famille, l’un après l’autre, dans une dignité incroyable, lui exprime sa gratitude pour ces bons soins. 

Ce moment pourtant plein de grâce lui est émotionnellement insupportable : « à l’intérieur, une partie de moi criait, voulant qu’ils s’arrêtent ». La fin de vie de Mr C. fut paisible, entouré de sa famille entière, réunie derrière leur caméra, chantant dans sa chambre pour accompagner son « esprit en transit ». Ils s’étaient assurés de faire parvenir une plume et des habits hauts en couleur pour que Mr C. tienne la plume dans ses mains et porte ses habits de défunt quand son esprit aura rejoint l’éther. 

À la sortie de cette terrible épreuve humaine, Sarah écrit : « Les murs émotionnels que j’ai érigés à la hâte n’étaient pas solides, et j’ai réalisé en quittant l’hôpital ce soir-là avec une boule dans la gorge qu’ils commençaient à s’effondrer. » Elle évoque aussi l’armure qu’elle s’était construite contre ses émotions pour finalement s’accepter dans sa vulnérabilité. 

 

L’Homme est émotion

Bien que les psychiatres, psychologues et scientifiques soient encore en désaccord quant à la définition même des émotions, elles cimentent notre humanité. D’après la théorie adaptative, elles ont permis la survie de l’espèce humaine tout au long de son évolution. Des approches psychothérapeutiques centrées sur les émotions se développent sur cette base. D’ailleurs, la psychologie bouddhiste, vieille de plus de deux millénaires, considère que certains troubles sont liés à la persistance de « nœuds émotionnels » qu’il convient de défaire pour s’en libérer. Cette approche se retrouve de nos jours dans les théories psychocorporelles [3]. Aujourd’hui, des preuves scientifiques établissent l’influence des émotions dans le processus décisionnel humain, comme la peur et l’anxiété [4]. Alors que l’inverse reste à démontrer : les décisions peuvent-elles être totalement indépendantes de l’état émotionnel de celui qui les prend ? 

Dès lors, est-il légitime de promouvoir auprès des soignants (en exercice comme en formation) une “froideur d’esprit” ou, au contraire, d’accompagner le développement d’une forme d’intelligence émotionnelle ? Ressentir des émotions fragilise-t-il ou renforce-t-il ? Dans tous les cas, la prise en considération des émotions par les soignants, les leurs et celles des personnes qu’ils soignent, ouvre la porte de l’empathie et de l’authenticité (envers soi-même et les autres). Sarah conclut : « La vulnérabilité et l’authenticité sont inexorablement liées. Si nous voulons des relations authentiques avec les patients et les familles dans une période de souffrances énormes, nous devons nous-mêmes embrasser un certain degré de vulnérabilité. » [5]

Et pourtant, dans nos sociétés occidentales, les enfants sont encore encouragés à réfréner leurs émotions sans réellement être éduqués à les gérer. Il en résulte une impréparation émotionnelle qui les expose à de potentiels déséquilibres psychiques ultérieurs. Il semble préférable d’accompagner les enfants dans les processus qui leur permettront de reconnaître, d’intégrer, de nommer, d’analyser et de donner du sens à leurs états émotionnels [6]. Sans cela, adultes, ils construisent des armures ou des murs, dans l’espoir de s’en détacher, alors qu’ils ne font que les faire bouillir jusqu’au débordement. L’issue est alors un long chemin visant à faire rouiller l’armure jusqu’à en être libéré [7]. Cette chanson éclaire dans un langage si simple et terriblement vécu cette notion [8]. 

 

« […]

Where I was

I had wings that couldn’t fly

Where I was

I had tears I couldn’t cry

My emotions

Frozen in an icy lake

I couldn’t feel them

Until the ice began to break

I have no power over this

You know I’m afraid

The walls I built are crumbling

The water is moving

I’m slipping away

I throw myself into the sea

Release the wave let it wash over me

To face the fear I once believed

The tears of the dragon

For you and for me » 

« Là où étais-je

J’avais des ailes qui ne pouvaient pas voler

Là où j’étais

J’avais des larmes qui ne pouvaient  pas pleurer

Mes émotions

Gelées dans un lac glacé

Je ne pouvais pas les ressentir

Jusqu’à ce que la glace commence à se briser

Je n’ai aucun pouvoir sur ça

Tu sais que j’ai peur

Les murs que j’ai construits s’effondrent

L’eau bouge

Je m’éclipse

Je me jette dans la mer

Libère la vague, laisse-la me submerger

Pour faire face à la peur à laquelle j’ai cru autrefois

Les larmes du dragon

Pour toi et pour moi »

 

Les auteurs déclarent ne pas avoir de lien d’intérêt.

Correspondance :

Dr Éric Maeker

eric.maeker@gmail.com

@DrMaeker

 

Bibliographie

1. Trumbo D. Johnny Got his gun, 1939 (Adapté au cinéma en 1971). 

2. Damasio AR. L’Erreur de Descartes : La raison des émotions. Odile Jacob, 2010. 396 p. ISBN : 978-2738124579. 

3. Philippot P. Émotion et psychothérapie : L’influence des émotions dans la société. Mardaga éditions, 2011. 368 p. ISBN : 2804700720

4. Wake S, Wormwood J, Satpute AB. The influence of fear on risk taking: a meta-analysis. Cogn Emot 2020 ; 34 : 1143-59. 

5. Carter S. Breathless. N Engl J Med 2021 ; 384 : 891-3. 

6. Nhat Hanh T. La sérénité de l’instant. J’ai lu, 2008. pp. 69-73. ISBN : 978-2264043757. 

7. Fisher R. Le Chevalier à l’armure rouillée. Ambre, 2013. 126 p. ISBN : 978-2940500260 

8. Dickinson Bruce. Tears of a Dragon, 1994.