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Portrait d’un vieillard et d’un jeune garçon : une douce vision de la vieillesse par Domenico Ghirlandaio

Le peintre [1, 4]

Domenico Ghirlandaio naît en 1448 en Italie (Florence). Dès son jeune âge, son père l’initie à l’orfèvrerie, métier qui lui permettait de vivre. Cependant, le jeune Domenico n’est pas très enclin à pratiquer l’orfèvrerie, étant plus attiré par le dessin. Son père, conscient du désintérêt de son fils pour son art, décide alors de le placer chez un peintre. Ainsi, Domenico se retrouve chez un artiste de l’École florentine pour travailler. Toutefois, l’identité de ce créateur reste très difficile à établir de manière rigoureuse. En effet, deux noms semblent avoir eu la faveur du père pour « ce placement » : Alesso Baldovinetti et Andrea de Verro-cchio. Très rapidement, Domenico décide de s’affranchir. Il propose alors à ses frères et son beau-frère de créer leur propre atelier. Les commandes se concrétisent très vite : du clergé (fresques pour les églises ou bibliothèques) aux Médicis, une grande famille de cette époque, qui se sont révélés être de véritables mécènes. Il effectue en 1481 la décoration de la chapelle Sixtine, une réelle consécration pour cet artiste, et devient rapidement le peintre favori de la bourgeoisie, mais aussi de l’aristocratie de son époque. 

Portrait d’un vieillard et d’un jeune garçon est peint en 1490. En parallèle, il produit un dessin (Tête d’un vieil homme, 1490) où la vieillesse est également mise en valeur avec un personnage qui est la copie presque conforme du vieillard  observé dans Portrait d’un vieillard et d’un jeune garçon. Nous ne connaissons pas les commanditaires de ces deux œuvres ; la deuxième ayant été très rapidement acquise par un autre érudit, plus contemporain : Vasari Giorgio. 

Toujours est-il que 4 ans après la réalisation de sa toile, il meurt brutalement de la peste. Sa gloire s’est alors éclipsée, écrasée par l’aura de Sandro Botticelli. À ce jour, peu de compositions représentent Ghirlandaio. Cependant, seul un autoportrait donne vie à cet artiste. C’est parmi les personnages entrant dans la composition du tableau L’adoration des mages qu’il est observable. 

Le tableau et la technique picturale choisie [5, 6]

Pour peindre ce portrait d’un vieillard et d’un jeune garçon, Ghirlandaio choisit la technique de la tempara. Mot emprunté au latin, il a pour signification mélanger ou associer. Des pigments de couleur (associés avec de l’eau) sont liés avec de la glaire d’œuf. C’est une forme d’émulsion de type huile-eau. Ainsi, les modifications que le peintre peut apporter lors de la réalisation de son œuvre tiennent, dans son action, sur la partie aqueuse ou la partie huileuse. Ce mélange est apposé sur la toile en plusieurs couches (6 ou 7) ; apposition qui permet ensuite de mettre en relief certaines nuances, et donner du volume à la composition. L’avantage de cette technique tient essentiellement dans le fait qu’elle permet d’obtenir la brillance des couleurs, mais aussi son aspect suave. De plus, la tempara est un procédé qui favorise une meilleure conservation de l’œuvre réalisée. 

Le support adopté par Ghirlandaio est un panneau de bois. La grume (morceau de bois non équarri qui porte encore son écorce) prise par le peintre a plus de 70 ans d’âge. Ce choix tient compte de l’absence de nœuds dans le bois car ces derniers pourraient défigurer la composition. 

Le nom des propriétaires du portrait n’est pas connu de manière exacte. Cependant, nous savons qu’à la fin du XIXe siècle, ce tableau a été proposé à la vente à Berlin (musée de Bode). Il a été refusé par le conservateur de ce musée car ce dernier ne souhaitait pas acheter ce tableau en piteux état.

De ce fait, l’acquisition de cette œuvre a été réalisée par le musée du Louvre plus tard, en 1880, qui entreprit alors secondairement sa restauration. 

 

Description et analyse du tableau [1, 3, 4]

Trois éléments peuvent être mis en évidence dans ce tableau : 

- au premier plan, deux personnages (l’enfant et le vieillard),

- en arrière plan, la fenêtre qui encercle le paysage extérieur.

 

Le vieillard et l’enfant

Le vieillard présente tous les éléments qui définissent les affres de l’âge :

- le nez difforme (bosselé et constellé de différents nodules) qui représente un rhinophyma. Ce nez est d’autant plus impressionnant qu’il est au centre de la composition ;

- les cheveux gris qui sont éparpillés de manière irrégulière au niveau du cuir chevelu ;

- la tempe au niveau de laquelle une lésion verruqueuse est observable ;

- un regard quelque peu absent avec des yeux mi-clos qui peuvent traduire la lassitude (comme la chandelle qui s’éteint très progressivement).

L’enfant, lui, apporte dans ce tableau la fraîcheur avec un visage lisse et fin, mais aussi dépourvu de quelconques difformités. Son regard est tourné vers le vieillard de manière fixe et insistante car il est jeune et vigoureux. La chevelure de ce jouvenceau est fournie, et semble broussailleuse comme un élément de décoration qui le magnifie. Contrairement au vieillard, dont la position est plus ambiguë (il n’est pas réellement de profil), celle du jeune garçon est tout à fait claire (il est de profil).

Une connivence et une grande complexité entre ces deux personnages s’expriment ainsi de manière très nette.

Tout d’abord, le bras gauche de l’enfant semble s’agripper à la poitrine du vieillard ; élément qui exacerbe l’émotion qu’il peut y avoir entre les deux. Néanmoins, il ne s’agit pas d’une étreinte torride, mais seulement d’une manière de se rapprocher plus vers le vieillard.

Le sourire quelque peu effacé du vieillard, quant à lui, donne une certaine idée dans les rapports entre les deux protagonistes.

L’aspect “hideux” du nez et du visage du vieillard s’estompe rapidement, du fait de l’émotion, voire de la gêne, générant de l’empathie pour ce vieillard ; invitation qui nous est fortement exprimée par l’enfant, nullement incommodé par ce détail. Le nez hideux est une représentation de la mort, mais aussi une manière de signifier au public la volonté du vieillard de transmettre son héritage spirituel.

Le vieillard représente la substance dont le contenu doit avoir une capacité d’attraction sur le jeune qui n’est qu’une forme devant être modelée pour devenir un homme. 

Les regards de l’enfant et du vieillard sont, eux, « en phase ». Ainsi, un glissement du regard de l’enfant à partir de la diagonale formée par le nez s’observe. L’enfant se noie de cette manière dans le regard du vieillard.

La complicité est également représentée par les tenues des deux personnages qui appartiennent tous deux à la noblesse. Le vieillard est un patricien (ceci se devine grâce à la capuche qui est pliée sur son épaule) et l’enfant est également vêtu de manière très élégante, en rouge. Cet élément dénote aussi d’une origine noble. 

Le lien complice est également majoré par les artifices au niveau de la composition de la fenêtre. En prolongeant les orthogonales des huisseries de la fenêtre, une position bien plus basse du menton du vieillard est objectivée, à laquelle répond la bouche tendue de l’enfant. 

Les deux personnages observés au premier plan sont mis en évidence grâce à la lumière qui les éclaire de profil. De cette manière, le peintre met en relief les différentes épreuves de la vie d’un homme, que le jeune ne connaît pas encore et qu’il devra secondairement surmonter (pour certaines).    

 

La fenêtre [1, 2, 7, 8]

Même si, à première vue, la fenêtre représente un simple détail au sein de ce tableau, elle nous permet de mieux comprendre les intentions du peintre vis-à-vis de la représentation de ses idées. Ce choix est classique et il a déjà été mis en évidence dans des toiles de Jan Van Eyck, notamment dans « La Vierge du chancelier Rollin » où le paysage en arrière-plan associe la vision du profane (maisons) et celle du sacré (cathédrale et église) séparées par le fleuve. 

La peinture flamande s’est d’ailleurs inspirée d’un tel modèle où le paysage est décrit de manière très détaillée. C’est ainsi que Filippo Lippi donne ce type de représentation dans « La Vierge à l’enfant ». 

Ce tableau-ci met en évidence un paysage peu engageant en arrière-plan, mais très détaillé (un tableau dans un tableau), qui contraste avec les personnages en premier plan. En revenant sur le tableau de Domenico Ghirlandaio, nous voyons une représentation très minutieuse d’une scène qui semble à première vue bucolique. 

En fait, il existe un contraste de teintes entre la montagne, qui est la plus éloignée et qui est aride sans aucune trace de vie (elle semble déserte), et, plus proche de l’encadrement, le mont verdoyant. La montagne peut être comparée au vieillard qui est sur la fin de sa vie, mais qui a le pouvoir de transmission, et la montagne fleurie et joyeuse représente l’insouciance en quête de connaissance, autrement dit notre jouvenceau. 

 

Le rhinophyma [9, 13]

Caractéristiques cliniques du rhinophyma

Cette entité se rencontre dans le cadre de la rosacée, une dermatose qui touche la face et dont l’origine n’est pas établie de manière claire. Il semble que des facteurs vasculaires, inflammatoires et immunologiques soient responsables de cette affection. 

Quatre sous-types sont classiquement décrits : érythémato-télangiectasique, papulo-pustuleux, phyma, et forme oculaire.

Dans le phyma, il y a un épaississement cutané avec des nodules concentrés au niveau du nez avec, souvent, des télangiectasies associées (Fig. 1). Ces nodules donnent un aspect hideux au nez (le rhinophyma). Cette forme touche de manière préférentielle les hommes âgés (plus de 50 ans). 

 

Figure 1 – Rhinophyma.

 

Le rhinophyma au fil de l’histoire

Au Moyen-Âge, le rhinophyma était associé à l’alcoolisme. À cette époque, l’alcoolisme est peu réprimé et il existe même une réelle indulgence de la part des autorités religieuses et médicales à ce sujet. L’eau était souvent impropre à la consommation et, de ce fait, les boissons alcoolisées étaient une alternative fréquente pour boire. La diététique du Moyen-Âge recommandait d’ailleurs la consommation de vin. Par ailleurs, il était admis que l’enivrement profond (s’il s’opérait une ou deux fois par mois) favorisait une purgation de l’organisme. 

Shakespeare, dans sa pièce Henry IV et Henry V, parle de l’inflammation du nez qu’il attribue à une consommation de boissons alcoolisées. 

Sur un plan médical, la première description détaillée concernant ce sujet a été effectuée par Guy de Chauliac au XIVe siècle. À cette époque, la rosacée était associée à des pustules de vin ou des boutons de vin, et ce, pour accentuer la relation de cette dermatose avec l’alcool.

Certains peintres comme Rembrandt se sont représentés de manière très réaliste dans leurs autoportraits. Ainsi, un Rembrandt en proie aux affres de la vieillesse a été mis en évidence dans un de ses autoportraits. Ce dernier avait pris soin de mettre en avant des rides, mais aussi sa face rouge congestionnée, et des télangiectasies au niveau du visage et du nez (élément préfigurant d’un éventuel rhinophyma). Parallèlement, il est observé une hypertrophie parotidienne, également en relation avec sa consommation coupable. Tous ces éléments cliniques sont en rapport avec l’alcoolisme chronique du peintre. 

Il a fallu attendre le XVIIIe siècle pour qu’un dermatologue (Plenck) donne plus « de noblesse » à la rosacée, en mettant en évidence d’autres causes que l’alcoolisme dans cette affection. La responsabilité de l’alcoolisme dans la rosacée est toujours d’actualité, tellement et si bien qu’une étude a été effectuée entre 2015 et 2017 par une équipe de dermatologues sur ce sujet. Bien qu’un rapport indirect de l’alcoolisme ait été retrouvé (majoration des phénomènes de vasodilatation), il a été admis que la rosacée ne pouvait pas être induite pas la consommation d’alcool. 

 

Conclusion

L’œuvre de Domenico Ghirlandaio « Portrait d’un vieillard et d’un jeune garçon » a pour objectif de mettre en avant la longueur de la vie et ses différentes composantes ; et cela, de manière très affectueuse, avec beaucoup de tact.

Ces instants que nous observons dans ce tableau, nous les captons et essayons de les garder profondément car ils sont à la base du sentiment d’éternité. C’est grâce à cette relation soudée entre les deux protagonistes que nous pouvons comprendre la valeur d’une vie. De plus, c’est de cette manière qu’il est possible de mettre en avant la notion de bienveillance et de grandeur des personnes dans la fleur de l’âge. 

 

« La sagesse est fille de l’expérience ».
Léonard de Vinci.

 

 

 

 

 

Bibliographie

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8. Muller C. Jan Van Eyck et la maîtrise du détail : un primitif flamand en avance sur son temps. 

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