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La problématique de la presbyacousie chez la personne âgée : entretien avec le Dr Jean-Marie Vetel

Dans un rapport de 2014, la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) estime que 16 % de la population française a des problèmes d’audition. Par ailleurs, plus d’une personne sur deux aurait des difficultés auditives après l’âge de 80 ans. Le Dr Jean-Marie Vetel, médecin gériatre, ancien chef de service de gériatrie du CH du Mans, nous explique pourquoi il est nécessaire de prendre en charge ces troubles auditifs le plut tôt possible.

 

Comment et pourquoi des problèmes d’audition surviennent chez la personne âgée ?

Dr Jean-Marie Vetel : La perte d’audition est liée au vieillissement de l’oreille interne. Les cellules ciliées meurent petit à petit… et une fois une cellule sensorielle détruite, c’est pour toujours, elle ne repousse pas. La perte d’audition est la conséquence de plusieurs facteurs environnementaux – la pollution sonore à laquelle nous avons été exposée au cours de notre vie –, et génétiques. Certains médicaments, comme la gentamicine, peuvent également avoir une toxicité auditive. On les appelle les médicaments ototoxiques. Il est très important de maintenir une hygiène auditive tout au long de sa vie. Certes, tout le monde finira par devenir presbyacousique, mais certaines personnes sont principalement concernées. C’est le cas des chasseurs, mais également des personnes travaillant dans un environnement sonore très bruyant, ou encore de celles qui écoutent leur musique trop fort. Le diagnostic de presbyacousie est plutôt simple : il peut être posé dès lors qu’une personne a ce que j’appelle le « syndrome du cocktail », c’est-à-dire l’incapacité de comprendre une discussion de groupe. Nul besoin de prescrire un audiogramme au patient. Il suffit de faire une audiométrie vocale : vous vous placez à environ 4 mètres de lui, puis murmurez un certain nombre de phrases en vous cachant le visage derrière une feuille de papier pour ne pas qu’il puisse lire sur vos lèvres. S’il n’entend pas ce que vous dites, il est “sourd”, et il faut l’appareiller. En effet, le seul traitement dans ce cas est l’appareillage, effectué par un audioprothésiste.

 

Comment expliquez-vous le fait que de nombreuses personnes, pourtant concernées par des troubles auditifs, ne soient pas appareillées, en France ?

Dr J.-M Vetel : En France, la surdité est extrêmement stigmatisée. Souvenez-vous de la photo de Jacques Chirac, parue en 2003 dans Paris Match, sur laquelle on voyait son oreille d’où dépassait le petit tube permettant d’enlever sa prothèse endoauriculaire. Les médias se sont emparés de cette information. Chirac, sourd ? Il était donc forcément “diminué” et inapte à être président de la République… En France, une forte association est faite entre la surdité et le vieillissement intellectuel. Ce n’est pas le cas dans tous les pays. En Suède, au Danemark, ou encore en Norvège, par exemple, les personnes s’équipent d’un appareil auditif à n’importe quel âge dès lors qu’ils ont une presbyacousie, comme ils s’équipent de lunettes en cas de problèmes de vue.
Par ailleurs, compte tenu de cette mauvaise presse, les patients ont tendance à être dans le déni de leurs troubles auditifs, et ce, pendant de longues années, retardant considérablement la consultation et donc l’appareillage.

 

On entend souvent dire qu’il y aurait un lien entre la perte d’audition et la maladie d’Alzheimer. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Dr J.-M Vetel : La maladie d’Alzheimer n’est en aucun cas liée à la presbyacousie. Il n’y a pas de relation de cause à effet entre ces deux maladies. La maladie d’Alzheimer est une maladie à part entière, avec une accumulation anormale de la protéine tau dans certaines régions du cerveau, notamment l’hippocampe. Je ne vois pas pourquoi cette protéine tau commencerait à s’agglutiner dans le cerveau en raison d’une surdité. Par ailleurs, je ne compterai pas la perte d’audition parmi les signes de la maladie d’Alzheimer. En revanche, on sait que ce n’est pas bon pour le cerveau d’être privé d’informations auditives. Je pense que la surdité est un facteur précipitant dans les troubles du comportement tels que le repli sur soi et l’isolement social. Alzheimer ou non, on assiste à un déclin intellectuel plus rapide, puisque le cerveau est moins stimulé. En cas de maladie d’Alzheimer, la surdité ne fait que majorer les troubles et aggraver la dépendance du patient. Je ne suis pas convaincu par la stimulation cognitive via les sudokus, mots croisés, ou jeux sur tablette… en revanche, je suis persuadé que continuer à avoir une vie sociale est absolument essentiel pour le fonctionnement cérébral, que vous ayez un Alzheimer ou non.

 

Quelles sont vos recommandations ?

Dr J.-M Vetel : Il faudrait effectuer un dépistage précoce de la presbyacousie, de manière à pouvoir appareiller les patients le plus tôt possible pour que la manipulation, le réglage et la recharge de l’appareil fassent partie des automatismes intégrés à leur schéma corporel. En effet, vers l’âge de 75 ans, les patients commencent à avoir de l’arthrose de la main, des troubles cognitifs plus ou moins importants, qui les empêchent de se familiariser avec l’appareil. C’est comme cela qu’un grand nombre de prothèses auditives terminent leur vie au fond d’un tiroir…
Pour revenir à la maladie d’Alzheimer, si on repère une surdité à 70 ans, qu’elle a bien été prise en charge, et qu’il y a ensuite une maladie d’Alzheimer, le patient pourra continuer à se servir de sa prothèse auditive, car il aura appris à la manipuler, à la recharger et à la régler. En revanche, si on appareille le patient alors qu’il a une maladie d’Alzheimer déjà bien évoluée, il sera totalement incapable de s’équiper.

 

Les prothèses auditives permettent-elles de réentendre “comme avant” ?

Dr J.-M Vetel : La gériatrie, d’une manière générale, c’est « l’art d’accommoder les restes ». Les prothèses auditives sont l’art d’utiliser au mieux les cellules auditives restantes, grâce à un système d’amplification. Cependant, il faut être conscient que les prothèses auditives ne sont pas aussi « miraculeuses » que les lunettes. Si vous êtes presbytes et que l’on vous met des lunettes, vous pourrez immédiatement lire le journal qui se trouve à côté de vous. Avec la prothèse auditive, vous réentendez, certes, mais vous ne comprenez pas forcément tout, tout de suite. En effet, la prothèse auditive implique d’apprendre un nouveau langage, une sorte de « patois », ce qui nécessite une ré-éducation. Encore une fois, j’insiste sur l’importance que les gens s’équipent tôt, quand ils ont encore une certaine vivacité intellectuelle. Avec un MMS à 14, il est totalement impossible d’apprendre ce nouveau langage…

 

La dépression de la personne âgée peut-elle être liée à la surdité ?

Dr J.-M Vetel : Il existe un lien très fort entre perte auditive et dépression. Les plus grandes dépressions que j’ai vues étaient des dépressions de surdité. Je pense qu’il est pire d’être sourd que d’être aveugle. Lorsque l’on se trouve face à un patient âgé en état dépressif, il faut systématiquement vérifier qu’il n’est pas sourd, car les antidépresseurs ne régleront pas le problème…

 

Avez-vous un dernier mot à ajouter ?

Dr J.-M Vetel : Il y a un acteur de santé dont on ne parle jamais dans la prise en charge de la presbyacousie, c’est l’orthophoniste. Son rôle dans la rééducation et la prise en main de l’appareil auditif est pourtant fondamental. Les orthophonistes apprennent aux patients comment bien utiliser leur prothèse et font un travail de fond pour qu’ils puissent s’y adapter et apprendre ce nouveau langage donc je parlais précédemment. C’est bien qu’ils entendent, mais c’est indispensable qu’ils comprennent ! L’orthophoniste apporte également un soutien psychologique sans précédent au patient. Malheureusement, encore trop peu d’orthophonistes sont spécialisés dans le soutien à la prothèse auditive, en France. Pourtant, l’idéal serait d’intégrer le patient dans une prise en charge triangulaire constituée de son médecin, d’un audioprothésiste pour la partie technique, et d’un orthophoniste pour le travail de rééducation.